Narcose

Pendant qu’on s’équipe, il y en a toujours pour parler de ce qu’ils ont vu avant. Une coryphène grosse comme ça, un nuage de corbs, gigantesque. C’était toujours incroyable, et surtout ailleurs. J’écoute à peine. Ce qui m’intéresse c’est dessous, ici et maintenant.


J’ai beau avoir l’habitude, le contact de l’eau fraîche, me surprend. Je tire ma cagoule et laisse rentrer plus d’eau dans ma combinaison, au contact de mon corps elle se réchauffera et sera un bon isolant.
D’un coup de palme, je sors de l’eau, puis vidant mes poumons, m’y enfonce. Ça s’appelle, plonger en phoque. Après, c’est une descente dans le bleu, d’abord lente, puis s’accélérant, à mesure que la pression de l’eau augmente. De temps en temps, je pince mon nez et souffle dedans pour passer mes oreilles. Le coeur ralenti, la lumière diminue. Les premiers poissons curieux tournent autour de moi.
Je respire pour freiner ma descente. Je gonfle un peu ma stab et flotte entre deux eaux. C’est calme. Je me retourne et regarde mes bulles qui remontent à la surface en grossissant. Elles traversent les rayons du soleil et éclatent à la surface. Je vois l’ombre du bateau avec la tête du chef de plongée, penché par-dessus bord, il regarde si tout se passe bien.
Là, je suis au troisième étage, en face de la fenêtre de la cuisine des Müller. Elle prépare à manger avec son mari. Ils partagent une bière. La fenêtre à côté est celle du salon d’un jeune couple qui vient d’emménager. Il tient une photo contre le mur et elle lui dit comment la placer. D’un coup de palme, je traverse le Hinterhof. Au passage je survole un nid dans lequel deux oisillons dorment. Hier, il y avait trois, l’un d’eux est sans doute tombé du nid.
Un mérou me frôle et me dépasse. Son oeil m’observe, sa moue me montre que je ne l’impressionne pas. On se connait bien. Je le suis. Il accélère. J’accélère. Il descend, je descends. On rase le fond. La dernière fois, en palmant trop violemment, j’ai soulevé tellement de poussière que je l’ai perdu de vue. Il change subitement de direction et s’enfonce dans le couloir d’entrée. La porte sur la rue est ouverte. Il accélère encore. Alors, j’ôte mes palmes et monte sur mon vélo.
Je perds du temps à défaire l’antivol. Dans la rue, il a disparu, je regarde en l’air, à droite, à gauche. Le facteur passe. Je lui demande s’il n’a pas vu un mérou. Il m’indique le Hasenheide. Je pédale aussi vite que je peux, mais avec les bouteilles sur le dos, c’est dur.
Je le vois. Il est au carrefour de Südstern. Le feu est rouge. Il attend. S’il rentre dans la station de métro, je le perds. Il m’a déjà fait le coup trois fois.
Il me voit et passe au rouge. Arrive une BMW jaune décapotable, elle roule trop vite, avec la musique à fond. Elle le percute. Le mérou fait un bon et retombe sur le trottoir. La Béhème continue sur sa lancée et s’arrête contre le mur de l’église. Ses énormes haut-parleurs diffusent des infrasons si graves et puissants que le sol tremble en rythme.
Je m’approche du mérou. L’oeil est glauque. Comment trouver le pouls d’un poisson? Soudain, sortant des haut-parleurs, une voix filtré par un vocodeur, s’ajoute aux basses et vocalise. Le mérou tréssaille et revient à lui.
“Ach! Quelle bouillabaisse cette musique. Tout ce que je déteste, un remix d’Abba, deux thons, un barbue et un maquereau !”
“Tu m’as fait peur. Mais je vois que tu récupères vite… En tous cas ton sens de l’humour.”
“Ok, tu m’as attrapé, mais cette fois ça compte pas. On recommence demain?”
“D’accord. Je te laisse, je suis sur la réserve. Ciao”
Je gonfle mes poumons et remonte. Sans palme c’est laborieux. Entre mes pieds, je vois une voiture de police se garer à côté de la Béhème. Les gens ouvrent leurs fenêtres et regardent. À la surface la houle s’est formée. Le bateau est à quelques mètres. Je gonfle ma stab et le rejoins tranquillement.
À bord, les conversations reprennent. Il est question de poulpes amoureux, de drôles de castagnoles ou d’agressifs homards.
Je suis en train de penser que j’ai oublié d’attacher mon vélo avant de remonter, à tous les coups, demain il aura disparu.

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9 Responses

  1. Laurent says:

    C’est le grand bleu…

  2. rudy says:

    je pense que tu as un peu force sur la sandria au bar d’el reidel mar
    et un merou des iles mendesen voyage a Berlin en octobre??? la spree est trop froide

  3. Pierre M says:

    une jolie descente poètique dans cet univers parallèle ….et si proche de nous . Merci pour le voyage !

  4. polo du sud says:

    alors , oU es tu le mieux , au fond ou parmi nous …….

  5. luc says:

    Je ne sais pas pourquoi, mais immédiatement je pense et je “replonge” dans l’Ecume des jours” de Boris Vian…La puissance de l’absurde où pourchasser le mérou n’est pas si différent d’avoir un nénuphar qui pousse dans les poumons.
    Belle inspiration magnifiquement surréaliste, j’adore!

  6. Laurent says:

    Quand publies-tu un bouquin en Français?

  7. fafa du sud says:

    Oh oui !!! Quand est-ce que tu nous publies une belle histoire en français ?
    Je pense que j’adorerai.

  8. Bibi 63 says:

    Je viens de relire ton roman avec le son des bulles qui remontent : magnifique ! Il y a très longtemps, je suivais sur les ondes (le 1637ème épisode de notre grand roman feuilleton “ça va bouillir”)avec F.Blanche.
    Ta poursuite du mérou dans les eaux profondes de Berlin
    me passionne:peut-on espérer une suite ??

  9. Mathilde says:

    Excellent! je plonge aussi (N2) et j’ai bien aimé ce mélange déroutant, entre la ville et la plongée, je suis d’accord avec Luc et l’écume des jours.

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