Berlin Alexanderplatz de Döblin, un pur chef-d’oeuvre

Nouvelle traduction pour Berlin Alexanderplatz Alfred Döblin - Photo DIdier LagetBerlin Alexanderplatz est un de mes livres favoris et pourtant, j’ai failli ne pas aller au-delà de quelques pages et cela aurait été très dommage.

Mes amis allemands me disaient que je devais absolument lire “Berlin Alexanderplatz” d’Alfred Döblin, c’était un chef-d’œuvre de la littérature Allemande, voire Européenne, voire Mondiale. Mais bien entendu, il était hors de question pour moi de le lire en Allemand, sachant qu’à l’époque j’étais à peine A1- (avec mon actuel niveau B2, j’ai toujours du mal avec la lecture des titres de Bild, dont je me limite a regarder les belles photos) .

Finalement, un beau dimanche ensoleillé de l’hiver 2006, je le trouvais d’occasion aux puces de la Straße des 17. Juni pour 2 euros les 3 bouquins dont Berlin Alexanderplatz en Folio. J’en commençais la lecture quelques minutes plus tard, en buvant un chocolat chaud (mit Sahne) au bar de l’Englischer Garten.

La déception

Mais très vite, je m’ennuyais, j’avais l’impression de lire un bouquin de mon prof de Français de 6e, qui écrivait, mais dont les romans, qu’il nous lisait parfois, semblaient avoir été écrits par un noble du 19e siècle qui aurait voulu faire populaire en faisant s’exprimer ses personnages comme des péquenauds, mais en le faisant de travers, et tous ça dans des phrases sans fin, pleines de virgules, de points-virgules et de citations de choses qu’il avait écrit dans d’autres romans, qu’on avait bien entendu pas lu ; malgré son insistance ; un peu comme cette phrase que vous lisez et qui commença il y a déjà 614 signes, en comptant les espaces typographiques qui sont, je le souligne au passage, féminin et non masculin, car en typographie, on dit une espace et non un espace.

On m’avait parlé d’un grand élan littéraire, de la mélodie du langage, d’un récit moderne et étonnant, d’une incroyable description de la vie à Berlin dans les milieux populaires, avec en arrière plan la montée du nazisme. On m’avait dit qu’au-delà d’un roman c’était une œuvre d’art contemporaine fantastique et je ne trouvais rien de tout ça, qu’un texte laborieux qui sentait la pantoufle et le bouillon, déjà décrit dans le paragraphe précédent.

Berlin Alexanderplatz Alfred Döblin - Photo DIdier Laget

La révélation

J’étais déçu. Mais Les Buddenbrook, A l’Ouest rien de nouveau, Erlkönig, le poème magnifique de Goethe, et d’autres me réconcilièrent avec la littérature allemande et surtout je retrouvais Berlin Alexanderplatz sur une table chez Zadig, mais avec une nouvelle couverture, une nouvelle photo et surtout une nouvelle traduction. Ce fut une révélation!

Berlin Alexanderplatz est un chef-d’œuvre de la littérature Allemande, voire européenne, voire mondiale, un grand élan littéraire, une langue musicale, râpeuse, rude, grise et scintillante, une œuvre d’art contemporaine fantastique! Si vous ne lisez qu’un bouquin, c’est celui-là.

La nouvelle traduction est d’Olivier Le Lay, et je dis, Döblin, sort de ce corps! Car il faut être un peu Döblin pour faire un truc pareil. Sans Le Lay, je ratais ce bouquin, merci, merci, merci.

Berlin Alexanderplatz Alfred Döblin - Photo DIdier Laget

À propos de la traduction

D’autres ont parlé bien mieux que moi de la traduction de Berlin Alexanderplatz.

Christine Lecerf dans Le Monde

Une première traduction par Zoya Motchane de Berlin Alexanderplatz avait paru en France, dès 1933. S’il est vrai que tout grand récit appelle tôt ou tard sa retraduction, la nouvelle version proposée par Olivier Le Lay vient combler une immense défaillance et redonne à cette épopée moderne son caractère de texte fondateur. Amputé de fragments entiers, recomposé dans sa typographie (ajout de tirets, dialogues, paragraphes), expurgé de toute son inventivité orale (dialecte, argot, jargon…), le texte original dans la traduction de Zoya Motchane était unifié, lissé, recollé. Comme le souligne très justement l’un des grands maîtres actuels de la traduction, Georges-Arthur Goldschmidt, toute langue inquiète les autres parce qu’elle ménage des possibilités infinies. Ce qui rend aujourd’hui une telle traduction caduque, c’est d’abord son caractère “ethnocentrique”, la francisation systématique des noms propres : Charlot pour Karlchen, Mimi pour Mieze et la Closerie de la Monnaie pour le Münz-hof ! Mais c’est aussi et surtout son réaménagement en profondeur de la phrase döblinienne, heurtée, discontinue, souvent impersonnelle. Motchane : “A travers la fente de la porte restée légèrement entrouverte, l’ancien détenu aperçut de nouveau ces sales maisons, ce grouillement de la foule, ces toits qui semblaient vouloir dégringoler.” Le Lay : “Et par l’entrebâillement de la porte encore les vieilles bâtisses, le grouillement des gens, les toits qui glissent.”

Passionnante interview d’Olivier Le Lay par Jean-Claude Lebrun dans l’Humanité

{{Dans votre avant-propos vous évoquez les « exigences modernes d’une traduction ».}} _ Dans la traduction de 1933 il manque des chapitres entiers – les plus difficiles à traduire -, les contresens abondent et surtout deux éléments disparaissent : l’écriture simultanée et polyphonique de Döblin et la langue drue, heurtée des personnages. Zoya Motchane, sans doute par souci de confort pour le lecteur, renonçait à ce brouillage permanent des fréquences qu’opère Döblin. Les changements de niveau de langue ne sont pas rendus, la langue bâtarde de Döblin est unifiée et épurée. Surtout, le langage de ces gens de la rue, Franz, Reinhold, Mieze, ce parler rugueux, rocailleux, se change en une langue de petit-bourgeois qui s’encanaille. On est transporté d’un coup chez Dabit et Carco, dans un fantasme de langue populaire. Les écorchures et la violence du texte de Döblin s’estompent. C’est ce que j’entends par les exigences modernes d’une traduction : ne pas s’aligner sur une quelconque homogénéité collective, ne pas anéantir au nom d’une quelconque lisibilité tout ce qui fait l’originalité d’un texte.

L’avant propos de la nouvelle édition par Olivier Le Lay

Berlin Alexanderplatz est un texte violent et musical, un récit épique qui progresse d’un pas claudicant, capte l’énergie syncopée de la rue. Classique moderne des lettres allemandes, il connaît le succès dès sa parution en 1929 et demeure un texte de référence pour bien des écrivains contemporains, de Günter Grass à Reinhard Jirgl. La version française dont le lecteur disposait jusqu’à présent remontait au début des années trente et ne correspondait plus aux exigences modernes d’une traduction&nbsp ;: il manque des chapitres entiers, l’écriture simultanée et poliphonique de Döblin est anéantie au profit d’une sorte de ménage énonciatif. Surtout, la langue est simplifiée, lissée à l’extrême, comme s’il s’était agi avant tout de ne pas choquer le lecteur. Il fallait donc tout retraduire dans un souci de fidélité au texte original, rendre justice de la puissance et de la complexité du roman, conserver l’étrangeté de la langue de départ.

Nous nous sommes efforcés de respecter scrupuleusement le rythme et la scansion du texte, sa pulsation, cette marche un peu incertaine qui va toujours selon les accidents du temps. Chez Döblin dès le début la phrase dérape, balbutie un peu, la coupe est rapide et inégale, de là un certain déséquilibre. Pas le temps de réassembler, l’impression est livrée telle que vue, entendue, enregistrée, l’écriture marche au rythme de la rue, dissonante et heurtée. Nous avons conservé l’attaque et la chute des phrases, respecté la ponctuation, les silences, poussant dans certains cas jusqu’au calque sonore, privilégiant ainsi tel mot pour sa sonorité ou sa vitesse, tel autre à rebours parce qu’il freinait la phrase, l’acheminait vers ce point où elle défaille et devient une musique, un miroitement en surface, un simple relais dans toutes les voix au travail dans le monde.

Voix entremêlées, coupées, indissociables des bruits du temps. Voix des personnages, Franz Biberkopf, Reinhold, Mieze – les traduire à l’oreille en écoutant les interprètes de Rainer Werner Fassbinder –, voix de papier et de celluloïd, voix échappées des microphones, voix de mémoires aussi, comme venues de derrière, d’avant. Dans Berlin Alexanderplatz, Döblin mêle et brouille les fréquences, confond les discours. Au sein de la même séquence rythmique il fait s’entrechoquer avec une science aiguë du montage le Berlinois, des extraits de grandes œuvres de la littérature de langue allemande (citations de Gottfried Keller, Heinrich von Kleist ou Schiller, mais parfois décalées, subverties), le langage publicitaire, différents lexiques techniques (mécanique théorique, expertises médico-légales), les chansons de cabaret, la Bible. Il nous aura fallu isoler chacune de ces citations, puis la replacer et la traduire dans son contexte d’origine (ce qui nécessitait bien souvent de retraduire pour soi des passages entiers de l’œuvre dont on l’avait extraite, par souci de justesse et de précision), s’efforcer de voir en quoi, peut-être, elle apparaissait ici altérée ou du moins infléchie, puis l’insérer alors dans le corps du texte, sans nécessairement dissimuler les sutures mais avec assez de souplesse toutefois pour que toutes ces voix se superposent et se contaminent l’une l’autre, se fondent dans la grande rumeur de Berlin où les mots des passants se mêlent aux stridences des tramways, au fracas des machines, au bourdonnement des ondes.

Puis il y avait la parole rugueuse de Franz Biberkopf. Ce mélange de Berlinois, d’argot du milieu, de rotwelsch, langue elle-même errante et mal assujettie. Plutôt que d’adopter une solution moyenne qui aurait consister par exemple à saupoudrer d’argot ou de quelques solécismes une langue par ailleurs normale ou normée, nous avons fait le choix de recréer vraiment une langue en français, pour épouser au plus près celle des personnages du roman. Nous avons relevé toutes les fautes, les tics de langage. Procédé par modification phonétique et/ou morphologique, altérant parfois comme Döblin l’intégrité des mots par soustraction, apocope, brisé la cohérence grammaticale de la phrase pour reproduire les mots « comme ils viennent » dans la bouche de Franz Biberkopf.

Döblin a une oreille très sûre pour capter les voix de la rue, des bars à gnôle, des asiles de nuit. Aussi nous avons tenté de nous rapprocher de cette oralité, nous nourrissant d’auteurs français contemporains de Döblin aussi bien que d’auteurs modernes travaillant le corps même de la langue, attentif nous aussi à la rumeur de la rue, reprenant plusieurs fois certaines séquences et même certains chapitres pour que tout cela ne paraisse pas artificiel, mais semble tout au contraire pris sur le vif, un peu comme Ingrid Caven disait chanter : « Je me contente d’être interprète, avec ce don d’offrir ce qu’on ne possède pas. L’intonation, les nuances me viennent dans la rue. À pas pressés, je laisse la ville sonner dans le texte. »

Plus sur Berlin Alexanderplatz

Ben Becker, qui a joué Franz Biberkopf, lit le roman sur 3 CD, sa voix biberkopfienne est vraiment bien et si vous avez le temps, regardez la version de Berlin Alexanderplatz par Fassbinder, elle dure 13 heures en plusieurs épisodes qui sont parfois rejoués à la TV.

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9 Responses

  1. J’avais découvert ce livre et son auteur quand je suis entré à la Sorbonne. J’étais attiré par Berlin mais ne connaissais pas encore la ville. Du coup, j’étais avide de tout ce que l’on me donnait sur le sujet et j’ai lu et adoré ce livre. Ne pouvant comparer à rien le livre (et donc pas à la réalité de la ville), je prenais tout pour argent comptant. Il faut dire que bien encadré par quelques profs passionnés, je n’ai pas ressenti les manques de la traduction. Mais avec ton article, je vais aller me replonger dans la nouvelle traduction ! Et comme maintenant je connais bien Berlin, je vais certainement prolonger le plaisir de mieux lire les noms des personnages, des lieux et retrouver cette sonnorité si agréable de la langue allemande et des bruits propre à cette ville.

  2. Didier-à-Berlin says:

    @ Pierre-Emmanuel n’hésite pas, c’est vraiment un autre livre!

  3. Janick says:

    Bonjour, merci pour ce billet, je me sens moins seul, j’ai fais la même expérience, c’est grâce à mon libraire et je dirai contre mon plein grès 🙂 que j’ai lu la nouvelle traduction et que je me suis régalé. Et ce conseil, Amazon n’a jamais été capable de me le donner.

    Je trouve assez incompréhensible que ce livre ne soit pas plus connu en France, comme toute la littérature Allemande d’ailleurs. Je découvre votre blog avec plaisir, et je m’en sers pour planifier un prochain voyage.

    • Didier-à-Berlin says:

      @Janick Merci. Concernant la préparation d’un voyage à Berlin, bien vérifier que les restaurants que j’évoque sont toujours ouverts, les choses bougent vites!

  4. laurent says:

    Moi c’est avec un autre pavé que j’ai du mal, la recherche du temps perdu, et là ce n’est pas une question de traduction mais de tempo je pense.

  5. Goeft says:

    Et pourquoi pas le ire en allemand dans son texte original ? L’Erlenkönig n’est BEAU et EMOUVANT qu’en allemand ! Moi il me tire toujours une larme à la fin…mais peut-être du fait d’une expérience personnelle !?

    • Didier says:

      Oui l’Erlkönig de Goethe est beau et émouvant en Allemand, je suis bien d’accord, en revanche, pour Berlin Alexanderplatz de Döblin, il faut quand même avoir un super niveau d’Allemand. J’ai essayé, c’est pas encore ça, en ce qui me concerne 🙂

  6. Mathilde says:

    Merci, ce livre sera dans ma valise lors d’un prochain voyage à Berlin (cet automne!)

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